Dossier spécial LIBERATION sur les WC -  Les toilettes par le grand bout de la lunette

 

 

Au commencement était le trou. Comment les WC sont peu à peu devenus un élément de l'espace domestique, puis un lieu ouvert au monde.

Par Florent LATRIVE lundi 15 juillet 2002  http://www.liberation.fr/page.php?Article=41815

 

 

«L'un des plus beaux objets que l'industrie ait fabriqués.» Le Corbusier, à propos des cuvettes de WC    n grand craquement, comme un verrou qui saute : les WC, toilettes, chiottes, longtemps lieu du recueillement ou de la volupté en solo, s'ouvrent à la modernité. Le choc est brutal : le grand dehors importe dans ce réduit symbolique son fatras indigeste. L'esthétique, avec le design ; sa vulgarité industrielle et économique ; le marketing avec les discours sur l'évasion, le bien-être ; la conso ostentatoire avec les gadgets clinquants. Et les grandes préoccupations du temps : l'environnement avec l'économie de l'eau ou la communication. Violente mutation de société ? Plus que l'on ne l'imagine.

 

«Courbes sensuelles». Tout surgit d'un séisme : la conquête par le WC d'une place centrale dans l'espace domestique. Il est devenu une pièce à part entière, à des années-lumière du trou improvisé ou de la cabane sordide. Il n'est pourtant pas si loin le temps où le docteur Napias, figure de la tendance hygiéniste de la fin du XIXe, proposait une mesure qu'il qualifiait lui-même de «radicale et révolutionnaire» : l'obligation d'un WC par logement. C'était en 1883 et ce fut le début d'une guerre sans merci. Au bout de cent vingt ans, Napias l'a emporté : 97 % des logements comportent des WC, indique l'Insee.

 

Avec, au centre, bien sûr, une cuvette. La cuvette ? «L'un des plus beaux objets que l'industrie ait fabriqués. Là se révèlent toutes les courbes sensuelles de la divine face humaine», affirmait Le Corbusier (1), sans doute sous acide, tant l'objet fut méprisé. Aujourd'hui, «tous les fabricants ont une politique de design», confirme-t-on au Syndicat des salles de bains. C'est le symptôme le plus criant de cette ouverture : l'invasion par l'esthétique. Tous les cabinets de designers ont modelé les cuvettes, de Philippe Starck à Alessi. Un lent glissement venu de la salle de bains, où le WC s'intègre bien souvent.

 

Ouverts sur l'extérieur. Reste cette porte, fermée, obtuse, définissant un dedans et un dehors. Un cloîtrage imposé par le puritanisme occidental du XIXe siècle, une coercition corporelle et sexuelle aussi, où le petit coin devient le lieu fantasmé de la masturbation. Et donc du plaisir solitaire, à l'opposé d'un Louis XIII recevant sur sa chaise percée. Cette frontière de l'intime disparaît doucement, via la salle de bains.

 

Des ethnologues ont observé cette évolution depuis quelques années (2). Longtemps, le WC a été la pièce de la réclusion volontaire, particulièrement des hommes «qui s'y isolent accompagnés ou non de lecture diverses», écrivent ainsi Daniel Welzer-Lang et Jean-Paul Filiod. Pratique qui peut se transformer en «habitude familiale». Mais les deux ethnologues observaient déjà en 1993 une tendance à «une plus grande circulation des corps, des odeurs, entre les différents lieux de la maison». Résultat, la porte explose, disparaît ou reste ouverte. Et cette pièce s'ouvre aussi lorsque son occupant «continue une conversation avec un habitant de la maison». Même symptôme avec le portable, qui rend admissible l'irruption de l'extérieur. Autre ouverture symbolique : la multiplication des images et photos, comme autant d'intimité que l'on exhibe aux visiteurs.

 

Toute révolution suscite son lot de Versaillais. «Tout ça me dégoûte», «c'est la fin de l'intimité», glapissent-ils déjà. Trop tard. Les forces de la réaction pourront s'offusquer, minauder ou prendre les armes pour refermer cette porte entrouverte. Toute résistance est vaine.

 

(1) Cité dans l'indépassable Les lieux. Histoire des commodités, de Roger-Henri Guerrand, La Découverte.

 

(2) Les hommes à l'épreuve du désordre, Revue Dialogue, sept. 1993.

 

(Demain : papier hygiénique contre PQ).


 Doux ou résistant, le dilemme du PQ  http://www.liberation.fr/page.php?Article=42012

Par Florent LATRIVE mardi 16 juillet 2002

 

135 fois la distance Terre-Lune : L'équivalent du nombre de rouleaux utilisés par les Français en un an.   

Il l'avait bien dit : «Vous me reconnaîtrez facilement, j'aurai quelques rouleaux à la main.» Roses, les rouleaux, constate-t-on ce matin-là en voyant le directeur du marketing de Lotus les agiter dans un hôtel parisien. Cela fait bien longtemps que Serge Moissonnier assume un emploi qui fait pouffer les coincés. Job fondamental, pourtant, de ceux qui touchent aux Français d'en bas. Dans la famille papier toilette, Lotus incarne le bon vieux classique ­ toujours plus de douceur et de résistance ­ face au Trèfle (Kimberly-Clark) et ses papiers parfumés, aux senteurs régulièrement renouvelées. Ou au portugais Almondo, qui a lancé en février son Renova Fresh à la crème.

 

Car des nouveautés, il y a en permanence dans un secteur que les pros appellent «PH» (papier hygiénique) plutôt que «PQ» comme les pékins. L'époque de l'étoupe de lin (utilisée par Louis XI) est bien loin. Exit les produits «raides et rêches», selon Moissonnier, la ouate de cellulose, apparue dans les années 60, a balayé le journal et le «bulle corde» (conçu à partir de sacs de toile ou d'espadrilles). Aujourd'hui, le secteur est gourmand de technologie et de marketing. Autant de trucs pour allonger un peu plus un marché que l'on mesure en kilomètres plus qu'en euros : 100 rouleaux de 20 mètres par foyer français et par an, soit au total 135 fois la distance Terre-Lune.

 

Triple épaisseur. Du rouleau «vendu quasiment sous le comptoir» dans les années 60, on est passé au double épaisseur. Puis au triple qui rassure, dit-on, les plus âgés. Avec à chaque fois un casse-tête d'ampleur : sachant que plus un papier est doux, moins il est résistant, et vice versa, comment produire un PH à la fois doux et résistant ? Ainsi du délicat gaufrage du double épaisseur : il y a quelques années, les feuilles flottaient. L'abus de colle aurait transformé la ouate en carton. Désormais, un gramme de colle par mètre carré suffit à maintenir les feuilles ensemble. Un miracle ? Non. Lotus dispose d'un centre de recherche en Alsace et chaque rouleau est protégé par deux ou trois brevets.

 

Chez le challenger Kimberly-Clark, on se veut mordant sur «l'évasion» plutôt que sur la course «au plus doux que doux», comme dit la responsable marketing, Bénédicte Rey. Le Trèfle à la lavande des années 70 a cédé la place à des ambiances Souffle d'été (agrumes et lavande) ou Pommier en fleur (pomme et vanille). Voire ­ dans sa gamme décorée ­ à un modèle Coupe du monde avec chaussures à crampons et sifflets. Le Trèfle tente d'ailleurs de sortir le PH de l'ornière utilitaire, avec un coup de spray à l'aloe vera sur son dernier modèle. Manière d'évoquer le «bien-être». Même ambition chez Almondo, dont le boss, Paulo Peirera Da Silva, se veut en «rupture avec la vision très papetière» du métier. Les microgouttelettes de crème hydratante incrustées dans les fibres de son Renova Fresh sont censées jouer le «plaisir» et «l'hygiène renforcée», le tout souligné par des pubs avec des top-models en noir et blanc, «très Calvin Klein».

 

Conservatismes. De là à ce que le PH mue en signe extérieur de branchitude, il y a de la marge. «On peut délirer dans nos bulles, mais pas dans la vraie vie», admet Bénédicte Rey. Car l'humain a l'intimité conservatrice. Et les fabricants affrontent des résistances culturelles fortes. Sans même parler de nombre de pays musulmans ou asiatiques rétifs au PH, tous les pros le confirment : impossible de vendre la même chose à l'Américain, qui «crunche» ses feuilles en boulettes, et au Latin, qui plie celles-ci. L'Allemand, pour sa part, est un «obsédé de la résistance», avec des produits jusqu'à quatre épaisseurs. Le Français, lui, est en passe d'abandonner son exception culturelle. Longtemps adepte du paquet et des feuilles roses, il se convertit doucement aux normes internationales du rouleau : le paquet ne compte plus que pour 7 % des ventes, tandis que le rose ­ ultra-majoritaire il y a dix ans ­ est désormais talonné par le blanc. Sans doute un effet de la mondialisation.


 Un trône en odeur de sainteté  http://www.liberation.fr/page.php?Article=42236

Par Frédéric PONS mercredi 17 juillet 2002

 

Les WC sont «aussi le reflet de notre personnalité. Chacun a intérêt à ce qu'ils soient bien tenus». Vincent Benezech, de chez Reckitt Colman   

Faire oublier que les WC sont ce qu'ils sont ? C'est théoriquement possible, à grands coups de «pschiiiiittt» pour vaporiser et de «szwiiichhhh» pour essuyer. Depuis l'invention d'Harpic par le Britannique Harry Pickup dans les années 20, les ténors de l'industrie chimique ont compris que le marché de l'hygiène et de la pro preté des toilettes allait connaître une croissance à deux chiffres. Presque un siècle après, cette hausse ne s'est guère démentie, et le marché tricolore pèse ses 170 millions d'euros par an. Signe que les Français, dont le taux d'équipement en sanitaires est proche de 100 %, achètent de plus en plus de produits d'entretien. La preuve : en moyenne, les ménages ont acheté 5,3 produits WC l'an dernier, toutes gammes confondues, soit une hausse de plus de 4 %.

 

A croire que c'est devenu un must : «Depuis quelques années, nous voyons bien que les consommateurs sont friands de nouveaux produits pour leurs WC. Normal : cet endroit est aussi le reflet de notre personnalité. Chacun a intérêt à ce qu'il soit bien tenu», risque Vincent Benezech, de chez Reckitt Colman, leader du marché français qui commercialise Harpic. Il y aurait même tout lieu d'en tirer une certaine reconnaissance : «Une bonne ménagère est fière de la propreté de ses WC et veut le montrer. Elle n'hésite plus, par exemple, à installer bien en vue un bloc nettoyant dans sa cuvette. C'est un signe valorisant, toutes nos études le prouvent», assure un spécialiste de chez Johnson Wax, qui propose, comme ses concurrents, une gamme de produits qui colonisent d'autant plus massivement nos closets qu'ils font florès chez les «bobos», ces (nouveaux) leaders d'opinion. Bref, le nettoyage des chiottes, c'est furieusement tendance.

 

«Touch up.» Et résolument moderne : les nouveaux produits plaisent, ils s'arrachent comme des petits pains. Les chiffres sont éloquents : les lingettes de nettoyage, directement venues de la salle de bains, débarquent en force dans la petite pièce d'à côté. «Lancées l'an dernier, ces lingettes pour WC se sont tout de suite adjugé 2 % de parts du marché de la propreté. Cette année, elles représenteront 7 % du marché», calcule notre expert chez Johnson. Même genre de succès pour les tablettes antitartre : nées en 2000, elles occupent désormais 4 % du marché total. Les mousses ? Domestos (groupe Lever) promet un bel avenir à ce nettoyant qui «garantit l'hygiène, même sous le rebord des toilettes».

 

Ces nouveautés, sans lesquelles les WC ne seraient plus ce qu'ils sont devenus (presque un «lieu à vivre»), obéissent à une nouvelle tendance du nettoyage de la maison : les spécialistes appellent ça le touch up, ou nettoyage par petites touches. Un coup de lingette le lundi, une pastille détartrante le mardi, un coup de «pschit» le mercredi... «Les consommateurs ne veulent plus passer trop de temps à tenir l'endroit propre. Ils préfèrent y aller plus souvent et à petits coups.» Et tant qu'à y aller sans efforts, la bonne vieille bombe désodorisante, qui date des années 50, a encore de beaux jours devant elle : une simple pression et le tour est joué. Sur ce marché historique, Brise et Airwick se disputent les faveurs des Français à coups d'innovation. «En septem bre 2001, nous avons lancé un produit haut de gamme, au design "premium" avec un aérosol entièrement habillé d'argent et diffusant des parfums sophistiqués que nous mettons au point avec de grandes maisons de parfums», explique un expert chez Brise.

«Faire voyager.» Quelles grandes maisons ? Secret professionnel, alors que la mise au point de nouveaux parfums «spécial WC» qui doivent «faire voyager» l'occupant du lieu se multiplient : «Vent de printemps» ou «Fleur blanche» chez Harpic, «Framboise» ou «Pot pourri» chez Brise, les trouvailles remplacent peu à peu les effluves basiques du style «Pinède» ou «Marine». Le but du jeu ? «Sortir du "typage" détergent de nos produits pour aller vers un nouvel hédonisme.» Direction, les wc.


 La chasse à l'eau écolo  http://www.liberation.fr/page.php?Article=42470

Par Florent LATRIVE jeudi 18 juillet 2002

 

Le problème de gaspillage a été contourné avec les chasses à deux boutons: l'un libère trois litres pour les liquides, l'autre six, si le besoin s'en fait sentir.   

C'est un combat écolo à renouveler quatre à cinq fois par jour. Le WC est devenu le lieu crucial de la lutte contre les conséquences du réchauffement climatique. C'est le sénateur Marcel Deneux qui le dit, dans un rapport consacré notamment à l'impact de la consommation d'eau sur l'avenir de l'humanité. Il faut «équiper les toilettes d'un réservoir à double capacité», nous conseille-t-il, entre deux considérations sur le cycle du carbone ou la biodiversité... Il n'a pas tort. Avec plus de 70 litres par jour, la chasse d'eau est la source de plus d'un tiers de la consommation moyenne d'eau d'un foyer dans les pays développés. Gaspillage honteux au regard du milliard d'humains ne disposant pas d'eau. La faute à qui ? A l'hygiène et aux Anglais. L'objet qui sert «à tout expédier promptement au-dehors de l'appartement et de la maison» (selon les termes pudiques d'un document administratif français de 1883), c'est eux qui l'ont inventé au XVIe siècle : John Harrington, filleul d'Elisa beth Ire, avait bricolé un tel appareil (réservoir d'eau et mécanisme pour expulser proprement les royales déjections d'une poussée) pour sa marraine (1).

 

Coup de foudre. Quelques perfectionnements et près de trois siècles plus tard, l'invention traverse la Manche, où l'on évoque la «garde-robe hydraulique» ou le water-closet, le nom WC s'imposant par métonymie. Pour certains, c'est le coup de foudre : l'ingénieur Emile Trélat opposera ainsi les efforts français («nos misérables cuvettes à capsules, nos débits d'eau impuissants et désordonnés») aux «appareils anglais qui sont aussi simples dans leurs combinaisons que précis dans leurs proportions et sûrs dans leur service» (2).

 

Mais, bien entendu, l'eau seule n'est rien sans le tout-à-l'égout, et l'organisation en tunnels et tuyaux qui relaie les eaux-vannes aux champs d'épandage ou aux fleuves (de nos jours, après passage par une station d'épuration). Il fallait une figure française pour mener ce combat, ce sera le préfet Poubelle, militant forcené de l'hygiène urbaine. En 1887, il fait passer un décret obligeant la présence de chasse de 10 litres dans les sanitaires. Et, trois ans plus tard, il rédige la loi imposant l'évacuation des eaux dans les égouts. Il faudra ensuite des dizaines d'années pour que les Français abandonnent le tout-à-la-rue et leurs fosses sous les maisons.

 

Loi d'Archimède. Face à cette saga sanitaire, fatalement, les comptages volumiques semblent bien fades mais l'hygiène s'efface au profit de l'écologie. «On a pris conscience que l'eau n'était pas inépuisable, et la tendance est aux économies», confirme-t-on chez un fabricant, Clara. Depuis quelques années, les professionnels chassent le volume. Problème qui mêle loi d'Archimède et autres joyeusetés pleines d'équations : sachant qu'il est impossible de compter sur la gravité pour aider, comment expulser un maximum de grammes sans gaspiller trop de flotte ? Tests en labo à l'appui, les spécialistes se sont aperçus qu'il était impossible de descendre en dessous de 6 litres. Ce problème a été contourné avec la multiplication des «doubles chasses». Avec deux boutons, l'un libère trois litres pour les liquides, l'autre six, si le besoin se fait sentir. Difficile de réduire, ce serait «aventureux pour le transport des matières», observe Jean-Pol Mambourg, du Centre scientifique et technique du bâtiment.

 

Afin d'atteindre ce Graal des 3 litres, il fallait rompre avec le sens commun. L'entreprise Clara l'a fait. Son modèle Cyclone, dont la mouture la plus aboutie a été présentée en février, a tout de la chasse de compétition : injection d'un mélange air-eau, puis évacuation dans un siphon aérodynamique pour «propulser l'eau et les matières plus rapidement». Bingo! La planète leur dit merci.

 

(1) Voir, entre autres sources, le site Plumbing World, www.plumbingworld.com

 

(2) Les Lieux. Histoire des commodités, Roger-Henri Guerrand, La Découverte (1985).